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APPROCHES DE LA MENTALITE KHMERE
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par François PONCHAUD, 1977

Table de matières

1. Chaque être naît situé dans sa famille et dans la société
2. La face ou l’être social
3. La primauté de la relation
4. La civilisation khmère n’est pas celle du livre, mais celle de l’oral
5. Importance de la famille
6. Importance des rêves
7. Durée
8. Argent
9. L'art

Rien n’est plus vague que la notion de " mentalité " ! Ce n’est pas un terme scientifique que reconnaîtrait le sociologue ou l’ethnologue. La mentalité pourrait se définir comme un ensemble de comportements d’un groupe de gens vivant dans un même secteur d’activités, un même pays, etc. Tenter de définir une " mentalité ", c’est tenter de comprendre avec sympathie, non pour juger, les attitudes d’un groupe de personnes donné, spécialement en ce que ces comportements nous dérangent, parce que différents de nous. Cette définition de mentalité est avant tout ethnocentrique ! Qui d’entre nous aimerait entendre un exposé fait par un étranger sur la " mentalité française " ? D’autre part, les comportements d’une personne ou d’un certain nombre de personnes d’un même groupe humain sont souvent contradictoires, la part de liberté de l’individu étant sauve et les changements souvent possibles, rendus très rapides sous l’influence des media et l’évolution économique de la société. Parler de " mentalité khmère ", c’est donc évoquer la façon de vivre des Khmers, telle que la perçoit un étranger.

Il convient de se rappeler que les Khmers sont avant tout :

  • Des Asiatiques, formés depuis des millénaires par l’enseignement de Confucius, de Bouddha et d’autres penseurs. D’où la primauté de l’intuition sur le raisonnement, de la globalité sur l’analyse, de la vie spirituelle sur la réalisation, de la recherche de l’harmonie, du calme, de la sérénité sur l’activité. On peut y noter l’importance des valeurs familiales, héritage, entre autres de Confucius, etc.

    Il convient de noter l’importance du facteur hindouiste, brahmaniste et bouddhiste dans la vie courante de Khmers, analysée par ailleurs :

    • croyance universelle au karma et à la réincarnation, tout autant de données culturelles acceptées sans critique comme " khmères ", etc.
    • signification du roi, intermédiaire entre les dieux et la terre, qui tient sa légitimité de la fécondité accordée à la terre, du Phnom, le mont Méru, habitation des Dieux, etc.
    • absence de désir, résignation devant l’existence, individualisme, douceur, bienveillance pour l’autre, respect de la vie des animaux, etc, fruits directs du bouddhisme.
  • Des ruraux, même s’ils habitent à Phnom Penh. Beaucoup de comportements relèvent de la mentalité rurale de tous les pays : religiosité diffuse, croyance aux divinités de la fécondité, aux esprits, solidarité familiale, valeur de la transmission de la vie plus que de l’amour, etc.
  • On peut même dire, comme Charles Meyer, que les Khmers sont restés, sous certains aspects des chasseurs, qui font attention aux mille détails de la vie. Dans un tableau, ils ne voient que le petit détail secondaire ; dans une phrase, la faute d’orthographe prime sur le sens de l’ensemble, etc.
  • La culture technique et scientifique, ainsi que le rationalisme anti-clérical de l’Occident n’ont pas encore désacralisé l’univers khmer. Souvent ils ont une attitude non critique devant le monde, l’écrit, les légendes, les prédictions, la télévision, les phénomènes merveilleux. Les Occidentaux taxeraient volontiers les Khmers de " crédules ".

Parmi tous les peuples d’Asie, les Khmers sont souvent considérés comme un mystère, que personne n’a véritablement réussi à découvrir. Qualité de relation, mais mystère de la personne qui ne se livre pas. Tant les Vietnamiens que les Chinois restent perplexes dans leur connaissance de l’univers khmer.

Un peuple blessé par l’histoire. Depuis le 14ème siècle, l’histoire du Cambodge a été une succession de défaites militaires et de sujétions à l’étranger : Siamois et Vietnamiens, Français. Les Khmers en ont hérité un complexe d’infériorité devant l’Etranger : " Nous, les Khmers, nous sommes comme ça. Nous sommes incapables, nous ne pouvons rien faire pour nous en sortir. ", " Je ne veux pas être commandé par des yeux noirs ", " Je ne veux pas que ma fille épouse un Khmer ! " " J’ai honte de me dire Khmer. " L’Etranger est souvent sur valorisé et le Khmer sous-estimé. Souvent on peut remarquer une attitude inconsciente d’assistés. Rarement au cours de leur histoire, les Khmers ont été maîtres de leur destin, on a toujours légiféré à leur place ! Les légistes ont utilisé des codes français, puis soviétiques, actuellement ils utilisent les codes anglais, jamais un code khmer ! Ils attendent le salut de l’Etranger, en politique et ailleurs. Mais, dans un rapport dialectique, tout ce qui mal est imputable également à l’Etranger, spécialement vietnamien, jamais aux Khmers !

Les Khmers rouges, puis l’occupation vietnamienne récente, ont renforcé ce traumatisme, sans compter le nombre de victimes dans chaque famille, dont le souvenir pèse lourd, même après vingt ans !

Ce complexe d’infériorité est encore renforcé par le teint brun de la peau, le canon de la beauté étant la blancheur de lait.

Dans le même temps, les Khmers ont une fierté d’un être blessé qui n’accepte aucune réflexion désobligeante, ou fait appel à sa culture : " Nous les Khmers ne sommes pas comme les Français ! ". Pendant ses 17 ans de règne, Sihanouk avait su redonner sa fierté à son peuple. La révolte khmère rouge, dans son côté absolu, peut être interprétée comme un sursaut nationaliste de la fierté khmère ! Les Khmers ont souvent la volonté d’avoir leur revanche, d’être les meilleurs communistes du monde, d’avoir été victorieux de l’impérialisme américain avant les Vietnamiens, d’avoir battu les Vietnamiens qui ont battu les Américains, etc.

Les Khmers sont donc généralement des timides qui ont peur d’autrui, qui se sentent obligés de s’excuser.

Un peuple qui aime l’harmonie, la tranquillité, le calme, pas d’histoires !

L’architecture d’Angkor et de la plupart des monuments khmers reflète un art consommé de l’harmonie et de la proportion. La société khmère aime l’harmonie. Un des plaisirs des Khmers de Phnom Penh est de flâner sans souci le long du Tonlé Sap, à la fraîcheur bucolique du soir.

1. Chaque être naît situé dans sa famille et dans la société En Haut

Chacun a à y remplir son rôle, pas plus, pas moins. Dans la langue cambodgienne, il n’y a pas à proprement parler de pronoms, chacun se situant dans la pyramide sociale par des appellatifs précis. L’âge est un facteur dirimant de la société tout autant, sinon plus que le sexe. Les aînés masculins ou féminins sont tous autant des " bang ", les cadets sont tous autant des " pauôn ". " Ming " pour la tante puînée des parents, " Pou ", "Méar " pour l’oncle puîné des parents, féminins ou masculins, " Ta ", " Yiey " pour les grands parents ou toute personne aux cheveux blancs.

Quand on parle des petits, avant la puberté, on peut employer les mêmes mots indifféremment pour un garçon ou pour une fille : " Néang " peut signifier l’un ou l’autre. " Néak ", " Om " pour les personnes âgées des deux sexes.

La familiarité entre égaux, s’exprime par les termes d’ " aîné cadet ", employés également dans le langage amoureux, la femme étant considérée comme cadette (donc inférieure et soumise). Le tutoiement, en français, se rend par "aîné-cadet", et non pas par "Agn-aèng", qui exprime un rapport de mépris, de supérieur à inférieur !

La société est comme une grande famille, le roi se situant au sommet de la pyramide. C’est un " Préah ", une " personne illustre " pour lequel on utilise un vocabulaire spécial. Pour dire " je " au roi, on utilise "Porte-sur-la-tête-qui-est-esclave, sous-la-poussière-la-plus-fine des augustes-pieds de Monseigneur-qui-est-Maître de-la-vie exposé-sur-la-tête".
Le roi disparu, tous les Khmers sont égaux, personne ne peut commander à personne ! Celui qui utilise les mots royaux est un usurpateur !

Les aînés ont toujours raison, comme dans toute société agraire, fondée sur l’expérience. Donc, lors d’une réunion, un jeune hésitera à parler avant son aîné, il n’osera pas émettre un avis différent de celui d’un ancien ! Dans une société industrialisée, au contraire, le pouvoir est à l’ingénieur, au savant !

Dans cette société, on peut toutefois noter la survivance de castes, à l’indienne : le roi et l’administration, les commerçants, les paysans. Le paysan " fait la rizière ", le commerçant " cherche à manger ", l’administration " fait la chose " (res publica), le roi " mange le royaume". Les moines " s’abstiennent " ! Ils forment une classe que les Khmers rouges qualifiaient de " spéciale ". Ils sont des " personnes illustres " des "Préah ", comme le roi, dans le domaine du divin. Pour s’adresser à elles, on utilise un vocabulaire spécial : " je " devient " esclave de votre bienveillance ".

  • Les règles de politesse sont exquises. Il y a donc trois langages : le langage royal, le langage des moines et celui du peuple. Même dans celui du peuple, il y a plusieurs niveaux selon l’interlocuteur et l’estime qu’on veut lui porter.

De cela semble découler une certaine difficulté de rapports entre les Khmers quand ils ne se connaissent pas : il faut évaluer l’autre, son âge, son niveau d’instruction, son rang social, pour savoir comment l’appeler et s’appeler, quel niveau de langage employer... Mal se situer et mal situer les autres par rapport à soi peut entraîner des brouilles durables, on taxera le fautif de " chhleuy "... La formule de politesse qui conclut toute lettre est significative : " Bien ou mal, je vous demande de ne pas vous fâcher " !

  • On a l’impression d’une société bloquée : l’éducation est avant tout répétitive : les enfants apprennent ce qui est bien et mal, ce qui correspond à leur être de garçon et de fille, la morale traditionnelle. Tout semble prévu pour vivre en harmonie avec le monde. Dans la Bible, les Proverbes ou Ben Sirach sont très appréciés, parce qu’ils permettent de
    retrouver les mêmes repères moraux. Les ONG chargées de l’enseignement doivent être conscientes de la modernité qu’elles déclenchent !
  • Une société égalitaire, qui n’accepte pas la différence. Personne ne peut s’élever, devenir plus important que les autres, sinon tous feront bloc pour le détruire, comme on " coupe " le bourgeon qui essaye de poindre, " Kdech trouy ". Que tous soient également pauvres, que personne ne s’en sorte ! Dans une distribution, riches et pauvres ont droit à la même part.
  • Un trait de morale est de ne pas s’occuper des " affaires d’autrui ". Alors qu’un village vietnamien n’est vivant que s’il connaît un certain nombre de disputes, dans lesquelles entrent volontiers les voisins, un village khmer est un village où chacun est son maître derrière sa haie. Si une dispute éclate, on écoute sans être vu, on rit, mais on ne s’en mêle pas. Tout le monde sait tout de tout le monde, mais personne ne dit rien... Harmonie et paix avant tout. D’ailleurs, la morale sociale est de ne pas se singulariser, se distinguer d’autrui (" Khos pi ke "). Chacun se dit meilleur que l’autre, être bon, être juste, vouloir la justice et être prêt à se révolter, mais il ne le fait pas parce qu’il a peur d’être seul. Le bouddhisme a renforcé cette société traditionnelle, chaque personne a sa place définie, en fonction de son karma. D’où assez peu de notion d’injustice, l’impossibilité de se rebeller contre l’autorité.
  • Bien des rapports sont des rapports de clientèle : on adopte le parti ou la religion de celui qui nous protège, nous héberge, nous nourrit. " On entre dans le fleuve par ses méandres, on entre dans le pays par ses coutumes " ! Cette notion de clientèle prime sur la conviction idéologique ou religieuse proprement dite. Les " clients " ou supposés tels sont appelés " enfants petits-enfants ". Seul le roi " Samdech Papa " peut appeler le peuple de cette façon, non un roturier monté au faîte du pouvoir. Ce serait " chkong ", déplacé ! Les élections sont un mode occidental de représentation, peu khmer ! De tout temps, la " démocratie " cambodgienne a procédé par élimination des opposants, le roi ou le chef ayant " structurellement " raison et étant gardien de l’harmonie générale... On n’a pas la notion d’Etat, ni de bien commun. On a peur de l’administration, mais on veut que son fils entre dans l’administration. On paie ce que l’administration demande, sans se révolter. C’est un monde à part, une caste liée au roi, qui ne nous concerne pas.
  • Dans cette même perspective, le népotisme est normal. Il n’est qu’à examiner les rapports de familles entre les détenteurs du pouvoir des différents régimes qui se sont succédés pendant trente ans. Les postes ministériels et administratifs sont avant tout des " bénéfices " que l’on a payés et qui doivent rapporter... Y voir de la " corruption ", c’est projeter une idée républicaine égalitariste dans un système féodal de clientèle. Le travail de bureau, de l’usine, sont considérés comme un travail en famille : on travaille pour faire plaisir au patron. Ce fut l’une des raisons de l’accueil des réfugiés en France, les réfugiés travaillant en usine en Europe sont ulcérés que le patron ne soit pas venu nous voir : en réalité, il faut donner le premier salaire à l’intermédiaire qui a fait obtenir le travail.
  • Le bouddhisme a engendré ou a renforcé la solitude des êtres : on naît seul, on vit seul et on meurt seul. Personne ne peut venir en aide à autrui. " Chaque être est son propre refuge ", dit l’adage bouddhique.
  • Dans cette même ligne de recherche d’harmonie, on peut chercher à comprendre l’attitude khmère qui ne veut pas dominer le monde, le transformer, mais s’y adapter au mieux. A l’inverse, le Vietnamien, le Chinois ou l’Occidental auront une volonté de création, de domination du monde.

2. La face ou l’être social En Haut

Selon la théorie bouddhique, le sujet personnel n’existe pas (anatta) ! Il n’y a que des actes mais pas d’acteur. Se croire un sujet est une illusion (moha). L’être véritable est donc celui que l’on veut montrer à autrui. Le " paraître " est plus important que " l’être " qui n’existe pas à proprement parler. "L'habit fait le moine". La face ne signifie donc pas hypocrisie, mais personnalité, la dignité ! Si l’on fait " perdre la face " à quelqu’un, on le tue socialement, donc réellement ! Certaines réactions d’hommes politiques sont des réactions violentes de personnes à qui l'on a fait perdre la face, et qui sont prêtes à tout pour la retrouver. On peut signaler des attentats dont l’explication semble devoir se trouver dans cette perte de face.

De quelqu’un d’important, on dit qu’il a " de la face , de la bouche ". De quelqu’un qui parle beaucoup, on dit qu’il a " de la bouche et du cou ".

  • On vit donc sous le regard d’autrui, on évite donc tout ce qui peut " heurter le regard "

Mépriser quelqu’un, c’est le " regarder facilement ", " regarder sans valeur ". On ne peut regarder quelqu’un dans les yeux, ce serait méprisant, hautain. On ne peut passer au-dessus du regard de quelqu’un de plus âgé, de plus important, à fortiori celui du roi !

  • On ne montre pas ses sentiments, ce serait " perdre la face ", c’est-à-dire l’image que l’on veut montrer de soi.

Ce serait indigne. On se réfugie " derrière le sourire khmer ", voile qui préserve son intimité ou son vide intérieur. On ne tient pas à importuner autrui avec nos propres sentiments ! On risquerait de " perdre la face " soi-même et de " lui faire perdre la face ". On peut annoncer la mort d’un être cher avec le sourire, ce qui ne signifie pas l’absence de peine, mais le respect pour celui à qui l’on parle, qui n’a pas à être troublé par ce décès. L’idéal bouddhique est l’impassibilité (upéca), n’éprouver ni joie, ni peine! Celui ou celle qui se met en colère " perd la face " perd tout crédit : il ou elle ne sait pas modérer ses sentiments. Une jeune mariée ne peut montrer son bonheur. Chacun est d’ailleurs isolé dans son intimité.

  • Il convient donc d’appeler chaque personne par son titre, non par son nom.

Le nom est d’ailleurs peu important, et la même personne peut en avoir plusieurs, à la maison et à l’extérieur, ou selon les époques ! L’Etat-civil est une invention du protectorat français, qui a pris le nom du grand-père comme nom de famille ! Appeler quelqu’un directement par son nom " déchire la chair ", c’est une insulte ! Montrer du doigt est un geste obscène qui transperce l’autre. Les paroles tuent autant que les armes. Il y a un langage non-verbal : passer les mains sur les fesses, entre hommes, être ensemble en silence, sont signe d'amitié et de bonheur. Par contre, mettre la main sur la tête, montrer du doigt, appeler par le nom, regarder fixement dans les yeux, sont autant d’offenses.

3. La primauté de la relation En Haut

" Bonjour " se traduit " Avertir-interroger " : on vient lier la relation, prendre les nouvelles et en donner. On dit également " Où vas-tu ? D’où viens-tu ? " La réponse importe peu. C’est une entrée en matière. " Au revoir " se dit " demande délier " : la discussion finie, on demande de délier la relation. Celui ou celle qui reste sur place répond " Je vous en prie ". " Ca ne fatigue pas de lever les mains, ça ne coûte rien de dire
bonjour ".

Durant la conversation, on évitera donc tout ce qui peut rompre la relation ou engendrer le conflit, ou évitera d’opposer un refus à une demande. On dit ce que l’autre veut bien entendre. La vérité est ce qui permet la relation, non pas forcément ce qui correspond au réel, à l’opposé du faux. Il est significatif que la langue khmère ne comporte pas de mot pour dire " oui ", franc et massif, " Bat " ne voulant dire que " plante des pieds ", " je suis
votre serviteur, je vous écoute ", " Chas " signifie " maître ", " bénédiction ", pour le moine, " miséricorde " quand on lui répond. On ne doit pas en conclure que la relation est fausse ; quand la glace est rompue, on est " à mort, à vie " avec celui avec qui on a lié la relation.

On ne pose pas une question avant de savoir si la réponse sera positive, ou l’on prendra un grand nombre de précautions oratoires avant de poser une question que l’on juge déplacée.

Les " cadeaux " faits aux fonctionnaires entretiennent la relation. C’est un autre système de gestion des affaires publiques qui est acceptable quand il ne dépasse pas les limites de l’insupportables ou de la décence.

C’est peut-être dans cette qualité exceptionnelle de la relation qu’il convient de chercher la fascination que les Khmers déclenchent chez les étrangers !

4. La civilisation khmère n’est pas celle du livre, mais celle de l’oral En Haut

La langue khmère est une langue très descriptive, sans beaucoup de mots abstraits, sinon tout récents. Donc la réflexion et le progrès intellectuel paraissent difficiles. La littérature khmère est très pauvre, ou inspirée par la religion, donc de l’étranger (Inde). De tout temps, le pouvoir a été au beau parleur. On ne sait pas ce qu’a dit un orateur, mais " c’était harmonieux " ! La parole des moines est efficace : l’important n’est ni de l’écouter ni de la comprendre, mais de l’entendre !

Pour les Khmers, la logique est différente, c’est la principale difficulté de l’apprentissage de la langue pour des Occidentaux ! La plupart des traductions à partir d’une langue occidentale sont incompréhensibles à l’ensemble des Khmers, souvent parce qu'elles sont excessivement littérales, mais surtout parce que la logique des idées n'est pas la même ! Les Khmers sont volontiers les gens d’une seule idée, au cheminement relativement lent. Pour dire " Je ne comprends pas ", on dit souvent "Je n'entends pas", " Je n’entends pas assez vite ". Les Français, au contraire, ont un système de pensée très rapide : une phrase expose une idée !

La langue n’est pas encore très bien fixée, si bien qu’entre Khmers, la compréhension est parfois difficile, chacun affirmant avoir la bonne formule, et prétendant parler au nom des Khmers. " Nous les Khmers, nous disons cela ".

5. Importance de la famille En Haut

C’est par la famille que le Khmer a la notion d’appartenance à un peuple et à une nation. Les liens entre " aînés-cadets " obligent, qu’ils soient "d’une même grand-mère" (cousins germains), ou plus lointains. Dans un rapide survol fait auprès d’environ 200 garçons et filles de 16-17 ans, à qui l’on proposait une vingtaine de centres d’intérêt dans leur vie, 80 % ont placé la vie familiale en premier, suivi de la paix dans le pays. Souvent les clientèles politiques recoupent les clans familiaux. Le fait n’est pas propre aux Khmers.

La personne importante est l’Ancien, grand-père ou grand-mère, symbole de la sagesse. Les Cambodgiens apprécient de travailler dans les hospices en France.

Quand les enfants sont petits, ils sont élevés par osmose. L’enfant vit sur la hanche de sa mère ou de sa s¦ur, c’est le roi de la famille. Le père lui manifeste généralement beaucoup d’amour. Le sevrage, qui peut se passer vers 2 ans, est une période très difficile, car on n’a guère habitué l’enfant à se nourrir comme les adultes. La petite fille porte généralement une petite jupe, cache-sexe qu’un étranger ne doit pas voir, que l’on cache au besoin avec la main. L’enfant est roi, on lui passe tous ses caprices, le plus souvent en lui donnant le sein, ou un billet de monnaie, car il est jugé "sans intelligence". Par contre, dès que l’enfant va à l’école, les parents sont souvent très durs avec eux, car il est classé comme "intelligent" : on les menace de mort : " je te frappe à mort ", si tu ne fais pas cela. Ils donnent parfois des corrections qui surprennent par leur violence.

Mariage

Comme dans toute société de type agraire, le mariage est avant tout un contrat entre deux familles, c’est même " l’Affaire " des parents ! Les deux familles entrent dans une communauté d’intérêts.

Quand la fille est d’âge nubile, vers 14-15 ans, elle " entre dans l’ombre ", du moins à la campagne. Si les parents d’un garçon la repèrent, ils envoient un entre-metteur, " une mère-tortue " qui ira discrètement demander la main à ses parents avec des termes fleuris.
On négociera le contrat, pour rembourser le " prix du lait ", c’est-à-dire dédommager les parents de la jeune fille qui l’ont élevée, puis qui la perdent, d'une certaine façon. Puis le mari viendra vivre dans la famille de son épouse, et travailler pour elle. La jeune fille, consultée, généralement accepte. C’est le bon choix puisque c’est le choix de ses parents qui sont plus sages et qui veulent le bien de leur enfant ! La plupart des jeunes filles ne connaissent rien sur la sexualité.

Dans la cérémonie de mariage, un rite important consiste dans la salutation des ancêtres à qui l’on annonce que leurs rejetons vont s’unir pour transmettre la vie. C’est même le rite le plus important ! Si on ne les avertissait pas, ils pourraient rendre le couple malheureux, malade, empêcher une réussite financière. On ne demande pas l’avis des conjoints. L’échange des consentements est une invention chrétienne !

Le mariage donne lieu à un système d’entraide original : chaque invité " lie les mains " (c’est-à-dire " fait des voeux de bonheur ") des nouveaux époux avec une enveloppe remise au moment du repas des noces. Tout est noté dans un cahier. C’est un type d’entraide pour organiser le mariage, à charge de revanche quand les autres invités marieront leurs enfants. Plus il y a de monde, plus la noce est réussie, et plus l'on a l’argent.

La valeur qui prime semble donc être la transmission de la vie : c’est " l’affaire " des parents. Plus tard, quand ils auront des enfants, les époux appelleront leur conjoint d’un terme qui le situe dans cette chaîne de transmission de la vie : " Père ou Mère d’un tel ", " son père ou sa mère ". On se marie, et l'on s’aime ensuite, ou l’on ne s’aime pas ! On parle peu d’amour, sinon dans les chansons ou dans les romans, car l’idéal bouddhiste
est le non-attachement. L’amour conjugal ne semble pas comporter beaucoup de tendresse. Même après avoir eu de nombreux enfants, les femmes ignorent à peu près tout de la façon dont ils sont conçus.

Avant 1970, on signalait peu de divorces, du moins en campagne, vu la pression sociale exercée par les parents, liés par contrat. Depuis les bouleversements de la guerre, les " veuves abandonnées par leur mari " constituent un fléau social. Cependant la pratique de se remarier est assez fréquente, voire " normale " : on parle du mot "femme-fin" ou " mère-fin " pour nommer la seconde épouse.

Il n’est pas certain que les maris manifestent beaucoup de tendresse pour leur épouse. On entend dire très souvent que les maris battent leur femme. Les hommes sont capables de tuer pour des histoires de femmes : " On prend les Khmers avec les femmes, les Vietnamiens avec la terre, les Chinois avec l’argent. "

On peut dire que la femme a apparemment un rôle subalterne dans la famille : c’est l’homme le chef de famille, qui la représente à l’extérieur. Cependant la femme est souvent plus énergique et influence fortement son mari : " si le mari est colonel, la femme est général ", dit-on. Une femme commence à prendre l’importance quand elle devient mère, et surtout grand-mère. On peut retrouver des traces de matriarcat dans la langue khmère : beaucoup de responsables sont désignés par le mot " mé ", mère : " mé-phum ", " mé-khum ", " mé-deuknoam ", " daun-ta ". La légende Phnom ProsPhnom Srey relève sans doute d’un changement de régime matrimonial dans les temps anciens.

Les enfants sont une assurance-vieillesse, mais la contraception commence à faire son apparition, les avortements de plus en plus nombreux. Cependant on confie volontiers un enfant à celui qui n’en a pas, à un oncle ou à une tante. Un enfant est rarement abandonné. La création d’orphelinats est discutable, car c’est tenter de répondre à un besoin imaginé par les Occidentaux plus que réel chez les Khmers. L’enfant adopté par une famille devient cependant assez souvent le serviteur des autres enfants, les enfants
d’un premier conjoint, souvent le souffre-douleur.

  • On comprend dans ce contexte que l’Angkar Khmer rouge qui avait pris la place des parents, qui se faisait appeler " papa-maman " (alors que généralement on dit l’inverse " maman-papa ") ait pu marier les jeunes gens et jeunes filles apparemment sans opposition majeure. Les enfants étaient les " enfants de l’ Angkar ".

6. Importance des rêves En Haut

Il existe une réelle télépathie entre Cambodgiens qui ressentent beaucoup de choses à distance, souvent exactes. La conception vient souvent d’un rêve tout autant que de la relation sexuelle. La conversion à la suite d’un rêve est fréquente.

7. Durée En Haut

C’est une banalité de dire que les Khmers n’ont pas de sens historique, pas plus que de sens critique : cela demande sans doute trop d’abstraction dans une langue qui n’en comporte guère. Il est très difficile, à beaucoup, de situer la période d’Angkor.

Nous sommes héritiers d’une vision linéaire de la vie, de l’histoire. Les Khmers sont héritiers d’une vision cyclique de l’existence. Les Khmers rouges ont pris pour modèle le temps passé, idéal à recréer. Ce n’est pas le grand soir à venir ! Dans ce temps cyclique, rien n’est définitif, ni catastrophique ! De cela sans doute vient la difficulté des Khmers pour se projeter dans l’avenir et d’établir des projets.

Il y a les temps heureux : celui du farniente, de la flânerie, de la rencontre des amis. Et le passage obligé du travail ! Ne pas travailler n’est pas mal, le travail est un mal nécessaire pour assurer ses besoins !

Les Khmers comptent avec un calendrier solaire (Nouvel an, mois à l’Occidentale), mais dans la campagne on compte avec les mois lunaire le mois étant divisé entre les 15 jours de " naissance " (lune croissante) et 15 jours de lune décroissante. C'est à partir des mois lunaires que sont fixées les grandes fêtes : les 12 mois, les fêtes bouddhiques, le Pchum Ben, la fête des eaux). Parfois le monstre Réahou avale la lune (éclipse), il faut alors faire beaucoup de bruit pour qu’il la recrache ! Les années sont comptées avec le cycle de 12 ans propre à l’ensemble des Asiatiques. On ajoute, à la campagne, un mois tous les 4 ans ("Méakh thom") Les gens de la campagne ne connaissent pas l'année grégorienne de leur naissance, mais uniquement leur signe. Ce signe de l’année est utile, car c’est à partir de lui que l’on pronostique le caractère, la possibilité de mariages, etc.

8. Argent En Haut

Le Cambodge est resté longtemps une société non monétarisée. L’expérience des Khmers rouges qui ont supprimé toute monnaie relève de la pratique traditionnelles (actuellement encore celle des tribus montagnardes, et un peu elle de la campagne). Le " Loui " vient de Louis XIV, " riel " du " réal " portugais. On comprend qu’actuellement on parle du dollar comme " riel ". C’est peut-être de là que provient le rapport pour le moins difficile
entretenu par les Khmers avec l’argent.

La nourriture de base est produite par la rizière, le surplus est destiné aux dépenses de " prestige " : construction de la pagode, avec inscriptions des donateurs, radio, bicyclette, puis motos, voiture, qui sont instruments de positionnement social plus que réponse à de vrais besoins. L’argent, c’est " l’argent à dépenser ", non pas à garder ou à économiser. Tant qu’on a de l’argent, on le dépense. Les Khmers entre eux ne se font guère confiance pour les questions d’argent : le trésorier d’une association dépensera l'argent de l'association sans trop de scrupules.

Par contre, l’or est le mode d’épargne traditionnel. Une femme arborant ses bijoux est l’honneur de son mari, ce n’est pas une femme de rien ! Dans une période de crise, ce peut être un bon moyen de conserver son bien. L’or et les dépenses " de prestige " (voiture, dons à la pagode) font partie du positionnement social.

Dans une société brisée qu’est celle du Cambodge moderne, on est prêt à tout pour de l’argent, vente des enfants comprise. Beaucoup de difficultés dans les couples proviennent d’histoires d’argent.

Les prêts d’argent sont souvent à taux usuraire, 200% par mois. La " tontine " est un mode de crédit à fort rendement qui favorise les plus riches qui peuvent attendre.

Les Khmers sont brouillés avec les chiffres et l’histoire ! Donc prendre avec un certain recul les statistiques et les chiffres avancés, pour les Occidentaux !

Jeux

C’est une passion difficilement compréhensible pour les Européens. Avec l’adultère de l’épouse, c’est l’une des raisons pour lesquelles on peut tuer.

9. L’Art En Haut

L’art est avant tout religieux, sacré. Il est donc basé sur la reproduction la plus fidèle du passé, dans la minutie de ses détails.


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