APPROCHES DE LA MENTALITE KHMERE
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par François PONCHAUD, 1977
Table de matières
• 1. Chaque être naît situé dans
sa famille et dans la société
• 2. La face ou lêtre social
• 3. La primauté de la relation
• 4. La civilisation khmère nest pas celle du livre,
mais celle de loral
• 5. Importance de la famille
• 6. Importance des rêves
• 7. Durée
• 8. Argent
• 9. L'art
Rien nest plus vague que la notion de " mentalité " ! Ce nest
pas un terme scientifique que reconnaîtrait le sociologue ou lethnologue.
La mentalité pourrait se définir comme un ensemble de comportements dun
groupe de gens vivant dans un même secteur dactivités, un même pays,
etc. Tenter de définir une " mentalité ", cest tenter de comprendre
avec sympathie, non pour juger, les attitudes dun groupe de personnes
donné, spécialement en ce que ces comportements nous dérangent, parce
que différents de nous. Cette définition de mentalité est avant tout ethnocentrique
! Qui dentre nous aimerait entendre un exposé fait par un étranger sur
la " mentalité française " ? Dautre part, les comportements
dune personne ou dun certain nombre de personnes dun même groupe humain
sont souvent contradictoires, la part de liberté de lindividu étant sauve
et les changements souvent possibles, rendus très rapides sous linfluence
des media et lévolution économique de la société. Parler de " mentalité
khmère ", cest donc évoquer la façon de vivre des Khmers, telle
que la perçoit un étranger.
Il convient de se rappeler que les Khmers sont avant tout :
Parmi tous les peuples dAsie, les Khmers sont souvent considérés comme
un mystère, que personne na véritablement réussi à découvrir. Qualité
de relation, mais mystère de la personne qui ne se livre pas. Tant les
Vietnamiens que les Chinois restent perplexes dans leur connaissance de
lunivers khmer.
Un peuple blessé par lhistoire. Depuis le 14ème siècle, lhistoire du
Cambodge a été une succession de défaites militaires et de sujétions à
létranger : Siamois et Vietnamiens, Français. Les Khmers en ont hérité
un complexe dinfériorité devant lEtranger : " Nous, les Khmers,
nous sommes comme ça. Nous sommes incapables, nous ne pouvons rien faire
pour nous en sortir. ", " Je ne veux pas être commandé par des
yeux noirs ", " Je ne veux pas que ma fille épouse un Khmer
! " " Jai honte de me dire Khmer. " LEtranger est souvent
sur valorisé et le Khmer sous-estimé. Souvent on peut remarquer une attitude
inconsciente dassistés. Rarement au cours de leur histoire, les Khmers
ont été maîtres de leur destin, on a toujours légiféré à leur place !
Les légistes ont utilisé des codes français, puis soviétiques, actuellement
ils utilisent les codes anglais, jamais un code khmer ! Ils attendent
le salut de lEtranger, en politique et ailleurs. Mais, dans un rapport
dialectique, tout ce qui mal est imputable également à lEtranger, spécialement
vietnamien, jamais aux Khmers !
Les Khmers rouges, puis loccupation vietnamienne récente, ont renforcé
ce traumatisme, sans compter le nombre de victimes dans chaque famille,
dont le souvenir pèse lourd, même après vingt ans !
Ce complexe dinfériorité est encore renforcé par le teint brun de la
peau, le canon de la beauté étant la blancheur de lait.
Dans le même temps, les Khmers ont une fierté dun être blessé qui naccepte
aucune réflexion désobligeante, ou fait appel à sa culture : " Nous
les Khmers ne sommes pas comme les Français ! ". Pendant ses 17 ans
de règne, Sihanouk avait su redonner sa fierté à son peuple. La révolte
khmère rouge, dans son côté absolu, peut être interprétée comme un sursaut
nationaliste de la fierté khmère ! Les Khmers ont souvent la volonté davoir
leur revanche, dêtre les meilleurs communistes du monde, davoir été
victorieux de limpérialisme américain avant les Vietnamiens, davoir
battu les Vietnamiens qui ont battu les Américains, etc.
Les Khmers sont donc généralement des timides qui ont peur dautrui,
qui se sentent obligés de sexcuser.
Un peuple qui aime lharmonie, la tranquillité, le calme, pas dhistoires
!
Larchitecture dAngkor et de la plupart des monuments khmers reflète
un art consommé de lharmonie et de la proportion. La société khmère aime
lharmonie. Un des plaisirs des Khmers de Phnom Penh est de flâner sans
souci le long du Tonlé Sap, à la fraîcheur bucolique du soir.
1. Chaque être naît situé dans sa famille
et dans la société En Haut
Chacun a à y remplir son rôle, pas plus, pas moins. Dans la langue cambodgienne,
il ny a pas à proprement parler de pronoms, chacun se situant dans la
pyramide sociale par des appellatifs précis. Lâge est un facteur dirimant
de la société tout autant, sinon plus que le sexe. Les aînés masculins
ou féminins sont tous autant des " bang ", les cadets sont tous
autant des " pauôn ". " Ming " pour la tante puînée
des parents, " Pou ", "Méar " pour loncle puîné des
parents, féminins ou masculins, " Ta ", " Yiey " pour
les grands parents ou toute personne aux cheveux blancs.
Quand on parle des petits, avant la puberté, on peut employer les mêmes
mots indifféremment pour un garçon ou pour une fille : " Néang "
peut signifier lun ou lautre. " Néak ", " Om " pour
les personnes âgées des deux sexes.
La familiarité entre égaux, sexprime par les termes d " aîné cadet
", employés également dans le langage amoureux, la femme étant considérée
comme cadette (donc inférieure et soumise). Le tutoiement, en français,
se rend par "aîné-cadet", et non pas par "Agn-aèng",
qui exprime un rapport de mépris, de supérieur à inférieur !
La société est comme une grande famille, le roi se situant au sommet
de la pyramide. Cest un " Préah ", une " personne illustre
" pour lequel on utilise un vocabulaire spécial. Pour dire "
je " au roi, on utilise "Porte-sur-la-tête-qui-est-esclave,
sous-la-poussière-la-plus-fine des augustes-pieds de Monseigneur-qui-est-Maître
de-la-vie exposé-sur-la-tête".
Le roi disparu, tous les Khmers sont égaux, personne ne peut commander
à personne ! Celui qui utilise les mots royaux est un usurpateur !
Les aînés ont toujours raison, comme dans toute société agraire, fondée
sur lexpérience. Donc, lors dune réunion, un jeune hésitera à parler
avant son aîné, il nosera pas émettre un avis différent de celui dun
ancien ! Dans une société industrialisée, au contraire, le pouvoir est
à lingénieur, au savant !
Dans cette société, on peut toutefois noter la survivance de castes,
à lindienne : le roi et ladministration, les commerçants, les paysans.
Le paysan " fait la rizière ", le commerçant " cherche
à manger ", ladministration " fait la chose " (res publica),
le roi " mange le royaume". Les moines " sabstiennent
" ! Ils forment une classe que les Khmers rouges qualifiaient de
" spéciale ". Ils sont des " personnes illustres "
des "Préah ", comme le roi, dans le domaine du divin. Pour sadresser
à elles, on utilise un vocabulaire spécial : " je " devient
" esclave de votre bienveillance ".
- Les règles de politesse sont exquises. Il y a donc trois langages
: le langage royal, le langage des moines et celui du peuple. Même dans
celui du peuple, il y a plusieurs niveaux selon linterlocuteur et lestime
quon veut lui porter.
De cela semble découler une certaine difficulté de rapports entre les
Khmers quand ils ne se connaissent pas : il faut évaluer lautre, son
âge, son niveau dinstruction, son rang social, pour savoir comment lappeler
et sappeler, quel niveau de langage employer... Mal se situer et mal
situer les autres par rapport à soi peut entraîner des brouilles durables,
on taxera le fautif de " chhleuy "... La formule de politesse
qui conclut toute lettre est significative : " Bien ou mal, je vous
demande de ne pas vous fâcher " !
- On a limpression dune société bloquée : léducation est avant tout
répétitive : les enfants apprennent ce qui est bien et mal, ce qui correspond
à leur être de garçon et de fille, la morale traditionnelle. Tout semble
prévu pour vivre en harmonie avec le monde. Dans la Bible, les Proverbes
ou Ben Sirach sont très appréciés, parce quils permettent de
retrouver les mêmes repères moraux. Les ONG chargées de lenseignement
doivent être conscientes de la modernité quelles déclenchent !
- Une société égalitaire, qui naccepte pas la différence. Personne
ne peut sélever, devenir plus important que les autres, sinon tous
feront bloc pour le détruire, comme on " coupe " le bourgeon
qui essaye de poindre, " Kdech trouy ". Que tous soient également
pauvres, que personne ne sen sorte ! Dans une distribution, riches
et pauvres ont droit à la même part.
- Un trait de morale est de ne pas soccuper des " affaires dautrui
". Alors quun village vietnamien nest vivant que sil connaît
un certain nombre de disputes, dans lesquelles entrent volontiers les
voisins, un village khmer est un village où chacun est son maître derrière
sa haie. Si une dispute éclate, on écoute sans être vu, on rit, mais
on ne sen mêle pas. Tout le monde sait tout de tout le monde, mais
personne ne dit rien... Harmonie et paix avant tout. Dailleurs, la
morale sociale est de ne pas se singulariser, se distinguer dautrui
(" Khos pi ke "). Chacun se dit meilleur que lautre, être
bon, être juste, vouloir la justice et être prêt à se révolter, mais
il ne le fait pas parce quil a peur dêtre seul. Le bouddhisme a renforcé
cette société traditionnelle, chaque personne a sa place définie, en
fonction de son karma. Doù assez peu de notion dinjustice, limpossibilité
de se rebeller contre lautorité.
- Bien des rapports sont des rapports de clientèle : on adopte le parti
ou la religion de celui qui nous protège, nous héberge, nous nourrit.
" On entre dans le fleuve par ses méandres, on entre dans le pays
par ses coutumes " ! Cette notion de clientèle prime sur la conviction
idéologique ou religieuse proprement dite. Les " clients "
ou supposés tels sont appelés " enfants petits-enfants ".
Seul le roi " Samdech Papa " peut appeler le peuple de cette
façon, non un roturier monté au faîte du pouvoir. Ce serait " chkong
", déplacé ! Les élections sont un mode occidental de représentation,
peu khmer ! De tout temps, la " démocratie " cambodgienne
a procédé par élimination des opposants, le roi ou le chef ayant "
structurellement " raison et étant gardien de lharmonie générale...
On na pas la notion dEtat, ni de bien commun. On a peur de ladministration,
mais on veut que son fils entre dans ladministration. On paie ce que
ladministration demande, sans se révolter. Cest un monde à part, une
caste liée au roi, qui ne nous concerne pas.
- Dans cette même perspective, le népotisme est normal. Il nest quà
examiner les rapports de familles entre les détenteurs du pouvoir des
différents régimes qui se sont succédés pendant trente ans. Les postes
ministériels et administratifs sont avant tout des " bénéfices
" que lon a payés et qui doivent rapporter... Y voir de la "
corruption ", cest projeter une idée républicaine égalitariste
dans un système féodal de clientèle. Le travail de bureau, de lusine,
sont considérés comme un travail en famille : on travaille pour faire
plaisir au patron. Ce fut lune des raisons de laccueil des réfugiés
en France, les réfugiés travaillant en usine en Europe sont ulcérés
que le patron ne soit pas venu nous voir : en réalité, il faut donner
le premier salaire à lintermédiaire qui a fait obtenir le travail.
- Le bouddhisme a engendré ou a renforcé la solitude des êtres : on
naît seul, on vit seul et on meurt seul. Personne ne peut venir en aide
à autrui. " Chaque être est son propre refuge ", dit ladage
bouddhique.
- Dans cette même ligne de recherche dharmonie, on peut chercher à
comprendre lattitude khmère qui ne veut pas dominer le monde, le transformer,
mais sy adapter au mieux. A linverse, le Vietnamien, le Chinois ou
lOccidental auront une volonté de création, de domination du monde.
2. La face ou lêtre social En
Haut
Selon la théorie bouddhique, le sujet personnel nexiste pas (anatta)
! Il ny a que des actes mais pas dacteur. Se croire un sujet est une
illusion (moha). Lêtre véritable est donc celui que lon veut montrer
à autrui. Le " paraître " est plus important que " lêtre
" qui nexiste pas à proprement parler. "L'habit fait le moine".
La face ne signifie donc pas hypocrisie, mais personnalité, la dignité
! Si lon fait " perdre la face " à quelquun, on le tue socialement,
donc réellement ! Certaines réactions dhommes politiques sont des réactions
violentes de personnes à qui l'on a fait perdre la face, et qui sont prêtes
à tout pour la retrouver. On peut signaler des attentats dont lexplication
semble devoir se trouver dans cette perte de face.
De quelquun dimportant, on dit quil a " de la face , de la bouche
". De quelquun qui parle beaucoup, on dit quil a " de la bouche
et du cou ".
- On vit donc sous le regard dautrui, on évite donc tout ce qui peut
" heurter le regard "
Mépriser quelquun, cest le " regarder facilement ", "
regarder sans valeur ". On ne peut regarder quelquun dans les yeux,
ce serait méprisant, hautain. On ne peut passer au-dessus du regard de
quelquun de plus âgé, de plus important, à fortiori celui du roi !
- On ne montre pas ses sentiments, ce serait " perdre la face ",
cest-à-dire limage que lon veut montrer de soi.
Ce serait indigne. On se réfugie " derrière le sourire khmer ",
voile qui préserve son intimité ou son vide intérieur. On ne tient pas
à importuner autrui avec nos propres sentiments ! On risquerait de "
perdre la face " soi-même et de " lui faire perdre la face ".
On peut annoncer la mort dun être cher avec le sourire, ce qui ne signifie
pas labsence de peine, mais le respect pour celui à qui lon parle, qui
na pas à être troublé par ce décès. Lidéal bouddhique est limpassibilité
(upéca), néprouver ni joie, ni peine! Celui ou celle qui se met en colère
" perd la face " perd tout crédit : il ou elle ne sait pas modérer
ses sentiments. Une jeune mariée ne peut montrer son bonheur. Chacun est
dailleurs isolé dans son intimité.
- Il convient donc dappeler chaque personne par son titre, non par
son nom.
Le nom est dailleurs peu important, et la même personne peut en avoir
plusieurs, à la maison et à lextérieur, ou selon les époques ! LEtat-civil
est une invention du protectorat français, qui a pris le nom du grand-père
comme nom de famille ! Appeler quelquun directement par son nom "
déchire la chair ", cest une insulte ! Montrer du doigt est un geste
obscène qui transperce lautre. Les paroles tuent autant que les armes.
Il y a un langage non-verbal : passer les mains sur les fesses, entre
hommes, être ensemble en silence, sont signe d'amitié et de bonheur. Par
contre, mettre la main sur la tête, montrer du doigt, appeler par le nom,
regarder fixement dans les yeux, sont autant doffenses.
3. La primauté de la relation En
Haut
" Bonjour " se traduit " Avertir-interroger " : on
vient lier la relation, prendre les nouvelles et en donner. On dit également
" Où vas-tu ? Doù viens-tu ? " La réponse importe peu. Cest
une entrée en matière. " Au revoir " se dit " demande délier
" : la discussion finie, on demande de délier la relation. Celui
ou celle qui reste sur place répond " Je vous en prie ". "
Ca ne fatigue pas de lever les mains, ça ne coûte rien de dire
bonjour ".
Durant la conversation, on évitera donc tout ce qui peut rompre la relation
ou engendrer le conflit, ou évitera dopposer un refus à une demande.
On dit ce que lautre veut bien entendre. La vérité est ce qui permet
la relation, non pas forcément ce qui correspond au réel, à lopposé du
faux. Il est significatif que la langue khmère ne comporte pas de mot
pour dire " oui ", franc et massif, " Bat " ne voulant
dire que " plante des pieds ", " je suis
votre serviteur, je vous écoute ", " Chas " signifie "
maître ", " bénédiction ", pour le moine, " miséricorde
" quand on lui répond. On ne doit pas en conclure que la relation
est fausse ; quand la glace est rompue, on est " à mort, à vie "
avec celui avec qui on a lié la relation.
On ne pose pas une question avant de savoir si la réponse sera positive,
ou lon prendra un grand nombre de précautions oratoires avant de poser
une question que lon juge déplacée.
Les " cadeaux " faits aux fonctionnaires entretiennent la relation.
Cest un autre système de gestion des affaires publiques qui est acceptable
quand il ne dépasse pas les limites de linsupportables ou de la décence.
Cest peut-être dans cette qualité exceptionnelle de la relation quil
convient de chercher la fascination que les Khmers déclenchent chez les
étrangers !
4. La civilisation khmère nest pas
celle du livre, mais celle de loral En
Haut
La langue khmère est une langue très descriptive, sans beaucoup de mots
abstraits, sinon tout récents. Donc la réflexion et le progrès intellectuel
paraissent difficiles. La littérature khmère est très pauvre, ou inspirée
par la religion, donc de létranger (Inde). De tout temps, le pouvoir
a été au beau parleur. On ne sait pas ce qua dit un orateur, mais "
cétait harmonieux " ! La parole des moines est efficace : limportant
nest ni de lécouter ni de la comprendre, mais de lentendre !
Pour les Khmers, la logique est différente, cest la principale difficulté
de lapprentissage de la langue pour des Occidentaux ! La plupart des
traductions à partir dune langue occidentale sont incompréhensibles à
lensemble des Khmers, souvent parce qu'elles sont excessivement littérales,
mais surtout parce que la logique des idées n'est pas la même ! Les Khmers
sont volontiers les gens dune seule idée, au cheminement relativement
lent. Pour dire " Je ne comprends pas ", on dit souvent "Je
n'entends pas", " Je nentends pas assez vite ". Les Français,
au contraire, ont un système de pensée très rapide : une phrase expose
une idée !
La langue nest pas encore très bien fixée, si bien quentre Khmers,
la compréhension est parfois difficile, chacun affirmant avoir la bonne
formule, et prétendant parler au nom des Khmers. " Nous les Khmers,
nous disons cela ".
5. Importance de la famille
En Haut
Cest par la famille que le Khmer a la notion dappartenance à un peuple
et à une nation. Les liens entre " aînés-cadets " obligent,
quils soient "dune même grand-mère" (cousins germains), ou
plus lointains. Dans un rapide survol fait auprès denviron 200 garçons
et filles de 16-17 ans, à qui lon proposait une vingtaine de centres
dintérêt dans leur vie, 80 % ont placé la vie familiale en premier, suivi
de la paix dans le pays. Souvent les clientèles politiques recoupent les
clans familiaux. Le fait nest pas propre aux Khmers.
La personne importante est lAncien, grand-père ou grand-mère, symbole
de la sagesse. Les Cambodgiens apprécient de travailler dans les hospices
en France.
Quand les enfants sont petits, ils sont élevés par osmose. Lenfant vit
sur la hanche de sa mère ou de sa s¦ur, cest le roi de la famille. Le
père lui manifeste généralement beaucoup damour. Le sevrage, qui peut
se passer vers 2 ans, est une période très difficile, car on na guère
habitué lenfant à se nourrir comme les adultes. La petite fille porte
généralement une petite jupe, cache-sexe quun étranger ne doit pas voir,
que lon cache au besoin avec la main. Lenfant est roi, on lui passe
tous ses caprices, le plus souvent en lui donnant le sein, ou un billet
de monnaie, car il est jugé "sans intelligence". Par contre,
dès que lenfant va à lécole, les parents sont souvent très durs avec
eux, car il est classé comme "intelligent" : on les menace de
mort : " je te frappe à mort ", si tu ne fais pas cela. Ils
donnent parfois des corrections qui surprennent par leur violence.
Mariage
Comme dans toute société de type agraire, le mariage est avant tout un
contrat entre deux familles, cest même " lAffaire " des parents
! Les deux familles entrent dans une communauté dintérêts.
Quand la fille est dâge nubile, vers 14-15 ans, elle " entre dans
lombre ", du moins à la campagne. Si les parents dun garçon la
repèrent, ils envoient un entre-metteur, " une mère-tortue "
qui ira discrètement demander la main à ses parents avec des termes fleuris.
On négociera le contrat, pour rembourser le " prix du lait ",
cest-à-dire dédommager les parents de la jeune fille qui lont élevée,
puis qui la perdent, d'une certaine façon. Puis le mari viendra vivre
dans la famille de son épouse, et travailler pour elle. La jeune fille,
consultée, généralement accepte. Cest le bon choix puisque cest le choix
de ses parents qui sont plus sages et qui veulent le bien de leur enfant
! La plupart des jeunes filles ne connaissent rien sur la sexualité.
Dans la cérémonie de mariage, un rite important consiste dans la salutation
des ancêtres à qui lon annonce que leurs rejetons vont sunir pour transmettre
la vie. Cest même le rite le plus important ! Si on ne les avertissait
pas, ils pourraient rendre le couple malheureux, malade, empêcher une
réussite financière. On ne demande pas lavis des conjoints. Léchange
des consentements est une invention chrétienne !
Le mariage donne lieu à un système dentraide original : chaque invité
" lie les mains " (cest-à-dire " fait des voeux de bonheur
") des nouveaux époux avec une enveloppe remise au moment du repas
des noces. Tout est noté dans un cahier. Cest un type dentraide pour
organiser le mariage, à charge de revanche quand les autres invités marieront
leurs enfants. Plus il y a de monde, plus la noce est réussie, et plus
l'on a largent.
La valeur qui prime semble donc être la transmission de la vie : cest
" laffaire " des parents. Plus tard, quand ils auront des enfants,
les époux appelleront leur conjoint dun terme qui le situe dans cette
chaîne de transmission de la vie : " Père ou Mère dun tel ",
" son père ou sa mère ". On se marie, et l'on saime ensuite,
ou lon ne saime pas ! On parle peu damour, sinon dans les chansons
ou dans les romans, car lidéal bouddhiste
est le non-attachement. Lamour conjugal ne semble pas comporter beaucoup
de tendresse. Même après avoir eu de nombreux enfants, les femmes ignorent
à peu près tout de la façon dont ils sont conçus.
Avant 1970, on signalait peu de divorces, du moins en campagne, vu la
pression sociale exercée par les parents, liés par contrat. Depuis les
bouleversements de la guerre, les " veuves abandonnées par leur mari
" constituent un fléau social. Cependant la pratique de se remarier
est assez fréquente, voire " normale " : on parle du mot "femme-fin"
ou " mère-fin " pour nommer la seconde épouse.
Il nest pas certain que les maris manifestent beaucoup de tendresse
pour leur épouse. On entend dire très souvent que les maris battent leur
femme. Les hommes sont capables de tuer pour des histoires de femmes :
" On prend les Khmers avec les femmes, les Vietnamiens avec la terre,
les Chinois avec largent. "
On peut dire que la femme a apparemment un rôle subalterne dans la famille
: cest lhomme le chef de famille, qui la représente à lextérieur. Cependant
la femme est souvent plus énergique et influence fortement son mari :
" si le mari est colonel, la femme est général ", dit-on. Une
femme commence à prendre limportance quand elle devient mère, et surtout
grand-mère. On peut retrouver des traces de matriarcat dans la langue
khmère : beaucoup de responsables sont désignés par le mot " mé ",
mère : " mé-phum ", " mé-khum ", " mé-deuknoam
", " daun-ta ". La légende Phnom ProsPhnom Srey relève
sans doute dun changement de régime matrimonial dans les temps anciens.
Les enfants sont une assurance-vieillesse, mais la contraception commence
à faire son apparition, les avortements de plus en plus nombreux. Cependant
on confie volontiers un enfant à celui qui nen a pas, à un oncle ou à
une tante. Un enfant est rarement abandonné. La création dorphelinats
est discutable, car cest tenter de répondre à un besoin imaginé par les
Occidentaux plus que réel chez les Khmers. Lenfant adopté par une famille
devient cependant assez souvent le serviteur des autres enfants, les enfants
dun premier conjoint, souvent le souffre-douleur.
- On comprend dans ce contexte que lAngkar Khmer rouge qui avait pris
la place des parents, qui se faisait appeler " papa-maman "
(alors que généralement on dit linverse " maman-papa ") ait
pu marier les jeunes gens et jeunes filles apparemment sans opposition
majeure. Les enfants étaient les " enfants de l Angkar ".
6. Importance des rêves En
Haut
Il existe une réelle télépathie entre Cambodgiens qui ressentent beaucoup
de choses à distance, souvent exactes. La conception vient souvent dun
rêve tout autant que de la relation sexuelle. La conversion à la suite
dun rêve est fréquente.
7. Durée En
Haut
Cest une banalité de dire que les Khmers nont pas de sens historique,
pas plus que de sens critique : cela demande sans doute trop dabstraction
dans une langue qui nen comporte guère. Il est très difficile, à beaucoup,
de situer la période dAngkor.
Nous sommes héritiers dune vision linéaire de la vie, de lhistoire.
Les Khmers sont héritiers dune vision cyclique de lexistence. Les Khmers
rouges ont pris pour modèle le temps passé, idéal à recréer. Ce nest
pas le grand soir à venir ! Dans ce temps cyclique, rien nest définitif,
ni catastrophique ! De cela sans doute vient la difficulté des Khmers
pour se projeter dans lavenir et détablir des projets.
Il y a les temps heureux : celui du farniente, de la flânerie, de la
rencontre des amis. Et le passage obligé du travail ! Ne pas travailler
nest pas mal, le travail est un mal nécessaire pour assurer ses besoins
!
Les Khmers comptent avec un calendrier solaire (Nouvel an, mois à lOccidentale),
mais dans la campagne on compte avec les mois lunaire le mois étant divisé
entre les 15 jours de " naissance " (lune croissante) et 15
jours de lune décroissante. C'est à partir des mois lunaires que sont
fixées les grandes fêtes : les 12 mois, les fêtes bouddhiques, le Pchum
Ben, la fête des eaux). Parfois le monstre Réahou avale la lune (éclipse),
il faut alors faire beaucoup de bruit pour quil la recrache ! Les années
sont comptées avec le cycle de 12 ans propre à lensemble des Asiatiques.
On ajoute, à la campagne, un mois tous les 4 ans ("Méakh thom")
Les gens de la campagne ne connaissent pas l'année grégorienne de leur
naissance, mais uniquement leur signe. Ce signe de lannée est utile,
car cest à partir de lui que lon pronostique le caractère, la possibilité
de mariages, etc.
8. Argent
En Haut
Le Cambodge est resté longtemps une société non monétarisée. Lexpérience
des Khmers rouges qui ont supprimé toute monnaie relève de la pratique
traditionnelles (actuellement encore celle des tribus montagnardes, et
un peu elle de la campagne). Le " Loui " vient de Louis XIV,
" riel " du " réal " portugais. On comprend quactuellement
on parle du dollar comme " riel ". Cest peut-être de là que
provient le rapport pour le moins difficile
entretenu par les Khmers avec largent.
La nourriture de base est produite par la rizière, le surplus est destiné
aux dépenses de " prestige " : construction de la pagode, avec
inscriptions des donateurs, radio, bicyclette, puis motos, voiture, qui
sont instruments de positionnement social plus que réponse à de vrais
besoins. Largent, cest " largent à dépenser ", non pas à
garder ou à économiser. Tant quon a de largent, on le dépense. Les Khmers
entre eux ne se font guère confiance pour les questions dargent : le
trésorier dune association dépensera l'argent de l'association sans trop
de scrupules.
Par contre, lor est le mode dépargne traditionnel. Une femme arborant
ses bijoux est lhonneur de son mari, ce nest pas une femme de rien !
Dans une période de crise, ce peut être un bon moyen de conserver son
bien. Lor et les dépenses " de prestige " (voiture, dons à
la pagode) font partie du positionnement social.
Dans une société brisée quest celle du Cambodge moderne, on est prêt
à tout pour de largent, vente des enfants comprise. Beaucoup de difficultés
dans les couples proviennent dhistoires dargent.
Les prêts dargent sont souvent à taux usuraire, 200% par mois. La "
tontine " est un mode de crédit à fort rendement qui favorise les
plus riches qui peuvent attendre.
Les Khmers sont brouillés avec les chiffres et lhistoire ! Donc prendre
avec un certain recul les statistiques et les chiffres avancés, pour les
Occidentaux !
Jeux
Cest une passion difficilement compréhensible pour les Européens. Avec
ladultère de lépouse, cest lune des raisons pour lesquelles on peut
tuer.
9. LArt
En Haut
Lart est avant tout religieux, sacré. Il est donc basé sur la reproduction
la plus fidèle du passé, dans la minutie de ses détails.
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